Centro de Estudos Ferreira de Castro

Entrevista a Ferreira de Castro

In Forêt vièrge: roman (A selva) / Ferreira de Castro; traduit du portugais par Blaise Cendrars. - [Paris]: Club de la Femme. - Enc.

Vous parlez beaucoup des opprimés, de la misère, mais dans toute votre œuvre l'espoir reste présent.

Quelle est pour vous la signification de la vie collective actuelle?

Je suis entièrement convaincu que nous finirons par organiser une société dans laquelle tous les hommes pourront jouir de toutes les possibilités de la vie. C'est ceci au fond, sans aucun doute, la principale signification de notre temps.

Quand nous commençons à nous intéresser profondément au destin des hommes sur la terre et à nous préoccuper des injustices qu'ils y endurent, c'est que déjà s'est ébranlée en nous la certitude que la souffrance subie en ce monde est le prix du bonheur dans l'autre. »

Cette phrase que l'on relève dans la Mission coïncide-t-elle avec votre propre philosophie?

Bien sûr. D'ailleurs, même beaucoup de gens croyants pensent aujourd'hui que l'hypothèse d'un paradis métaphysique n'empêche pas l'homme de bâtir sur la terre une vie juste pour tous.

A propos de la Forêt vierge, vous parlez de revanche. « La selve ne pardonnait pas fa blessure qu'elle portait au flanc - L'issue était fatale... c'était inéluctable, les hommes céderaient vaincus... et quels que fussent les instruments et les circonstances de cette revanche, voire l'extermination des Blancs par les derniers sauvages, la forêt vierge vaincrait. » Est-ce que cette victoire de la forêt représente pour vous la victoire de la nature sur l'homme ou, aussi, la victoire de l'opprimé sur l'agresseur?

Il y a dans ce livre plusieurs choses nuancées, bien sûr. D'un côté j'aime la nature, d'un autre je la déteste. Les arbres, les paysages champêtres, les petits bois, avec cette couleur et cette âme que la lumière ajoute à l'âme que nous leur donnons, constituent la plus grande passion de ma vie. L'idée de la mort me gêne surtout parce qu'un jour j^ ne pourrai plus contempler ce genre de nature. Mais il y a l'autre, celle des lois appelées « naturelles ». Pourquoi mourir si nous ne le voulons pas? Pourquoi désirer le bonheur et ne l'avoir que pour quelques instants fugitifs? Pourquoi cette truite que j'ai vue, un bel après-midi d'il y a quelques années, avaler une autre vivante à l'Aquarium de Paris, avec la même lenteur de cauchemar qu'ont les grands serpents de l'Amazonie en avalant les oiseaux fascinés? Pourquoi cette infinité de mauvais exemples, froids, cruels, tout à fait indifférents à nos réactions sentimentales? Et pourquoi enfin ne pas imaginer que ces aspects « naturels » pourraient être différents? Je ne peux pas aimer cette nature, évidemment. Je ne peux pas l'aimer même si j'admets que cela est peut-être en dehors de notre raison, de notre logique, parce que nous n'avons pas encore découvert son secret.

Justement l'une des choses que j'admire le plus en nous-mêmes, en nous les hommes, ce sont les immenses efforts que nous avons faits et que nous faisons toujours pour maîtriser la nature et la mettre à notre service. Les victoires déjà obtenues nous les connaissons tous. Ce sont des réussites à la gloire de l'homme et nous commençons à peine... Excusez-moi de ces lieux communs.

Parlant des héros de vos romans, l'un de vos commentateurs dit ; « L'homme y est toujours au centre du conflit de ses passions et non sous la contrainte de la civilisation. »

Si tous les hommes pouvaient être réintégrés dans la société et y trouver leur valeur, ne croyez-vous pas que leurs passions se transformeraient?

Oui, je le crois. Je crois même qu'un jour nous découvrirons la manière scientifique de modifier les réactions humaines que nous considérons comme mauvaises et de devenir cet homme tout à fait digne, presque idéal, que nous voudrions être, surtout que nous voudrions que les autres fussent, étant donné que chacun est trop indulgent pour soi-même. Quant à la phrase de mon commentateur, il serait trop long de l'examiner ici car, comme tout le monde sait, les meilleurs résultats de notre civilisation ne profitent qu'à une minorité d'hommes.

« II n'y a rien, rien qui puisse compenser aux yeux d'un peuple (es efforts que l'on fait pour lui vider te cerveau », disiez-vous lors d'une interview. Vous donnez donc une grande suprématie à /'intelligence, vous la reliez à la liberté. Il y a l'intelligence du cerveau mais aussi celle du cœur; est-ce la même pour vous? et sinon, quelle est celle qui vous paraît la plus juste, la plus enrichissante?

Naturellement le cœur a aussi, parfois, ses injustices. Tendres injustices, compréhensibles et pardonnables parce qu'elles sont fondées sur l'amour ou l'amitié. qui se soucient d'avantager plus les êtres aimés que les autres. Je donne, en effet, une grande suprématie à l'intelligence, puisqu'elle est l'outil suprême de l'homme. Mais il est certain qu'une intelligence dépourvue de cœur laissera en nous une sensation d'aridité, même si elle réalise des actes de justice. Le soleil pourrait exister sans la lune; mais qui, connaissant l'amour et sa poésie, voudrait perdre la lune?

Tiago, le vieux Noir, est très attaché à son maître Juca. véritable tyran des pauvres seringueros- Pourtant, lorsque Juca fait fouetter à sang des hommes sans défense, Tiago l'enferme et met le feu à la maison.

Lorsque l'injustice est trop puissante, n'impose-t-elle pas la violence?

Oui, elle l'impose. C'est une vérité aussi vieille que l'injustice elle-même. On l'a vu à plusieurs époques de l'histoire humaine. On le voit de nos jours. Seule la violence individuelle peut être gratuite. La violence des foules part toujours des grandes injustices.

Blaise Cendrars qui a traduit votre livre dit que vous avez écrit Forêt vierge pour vous « libérer d'une hantise ». Qu'en pensez-vous? Comment et dans quelles conditions avez-vous écrit Forêt vierge?

Au moment de faire ce livre j'étais déjà un écrivain professionnel. Mais sans doute je portais en moi un vieux cauchemar. Dans la préface d'une édition commémorative de Forêt vierge en portugais, j'ai raconté les conditions dans lesquelles j'ai écrit ce roman. Mais il serait trop long de vous les dire.

C'est l'homme qui semble être votre principale source d'inspiration; mais il vit dans un contexte. Est-ce que certains pays vous incitent plus que d'autres à écrire?

Vos rapports avec /'Europe et avec /'Amérique sont-ils de nature différente?

J'aime l'homme de partout. Je suis contre les frontières et les préjugés de races. Dans mon livre de voyage, le Tour du monde, que j'ai fait juste avant la guerre, j'ai écrit : « Quand pour moi suffiront deux mètres de terre j'aimerais avoir déjà connu les peuples de toutes les latitudes et que mon cœur ait battu fraternellement au même rythme que celui de l'humanité tout entière. »

Pour cadre de mes romans je préfère, bien sûr, les pays que je connais le mieux et avec lesquels, par ma propre vie personnelle, j'ai le plus de liens, comme c'est le cas du Portugal, du Brésil et de notre chère France, où je me suis même marié.

Le Brésil est un pays qui a progressé de façon spectaculaire ces vingt dernières années. Est-ce Que ce progrès vous semble plus apparent que réel? La littérature brésilienne est-elle riche?

Non, le progrès du Brésil n'est pas apparent. Il est bien réel. Sao Paulo est de toutes les villes du monde celle qui a progressé le plus rapidement dans notre siècle. Elle a maintenant une industrie très développée et presque cinq millions d'habitants. Brasilia, la nouvelle capitale, merveilleuse réussite de l'architecture moderne, a été construite en quatre ans. En même temps, les Brésiliens ont ouvert, à travers des forêts vierges qui semblaient inviolables, des grandes routes comme celle de Bélem de Para à Brasilia, longue de plus de 2 000 kilomètres. Il y a encore beaucoup, beaucoup à faire, parce qu'il s'agit d'un pays immense, mais on travaille toujours fébrilement.

Quant à la littérature brésilienne, je la tiens actuellement pour une des trois principales de langue latine : la française d'abord, l'italienne ensuite, puis celle du Brésil - II y a là-bas des romanciers, des poètes et des essayistes vraiment remarquables. Il y a même des auteurs de théâtre d'une grande valeur, ce qui de nos jours n'est pas courant dans beaucoup de pays. Plusieurs de ces écrivains sont tournés vers le peuple, c'est-à-dire vers ses problèmes sociaux, en quête d'une justice pour tous. Le Brésil a aujourd'hui 80 millions d'habitants et ses éditeurs commencent à faire de gros tirages. Un des récents romans du grand Jorge Amado a atteint en très peu de temps 200 000 exemplaires et les premières éditions de ses livres sont toujours tirées à 60 000 au moins. Il faut penser que je vous parle en toute impartialité, car je ne suis pas Brésilien, mais Portugais.

Et la littérature dans notre pays? Les dernières générations sont très douées. Nous avons eu toujours des poètes remarquables, mais dernièrement nous avons eu aussi des romanciers et des essayistes de grand talent, et nombreux par rapport à notre population, qui est à peu près de 10 millions. Et puisque je vous parle des écrivains du Portugal et du Brésil, je dois avouer que nous trouvons injuste la méconnaissance qui existe à l'étranger des littératures des deux pays, car. si quelques-uns de ces auteurs ont vu leurs œuvres traverser les frontières, la plupart restent inconnus en dehors de leur pays. Je ne crois pas exagérer en vous affirmant qu'il y a encore une découverte surprenante à faire : celle des deux littératures de langue portugaise, puisque c'est aussi en langue portugaise que les Brésiliens écrivent.

Dans l'éducation de l'homme qu'est-ce qui vous semble le plus important?

Justement ce qu'elle n'a pas encore eu : le développement de la compréhension et le pouvoir d'auto-analyse pour mieux voir nos propres défauts et par conséquent mieux aimer nos semblables.

Aimez-vous notre époque?

Oui je l'aime. Je l'aime pour ce que la science a fait de merveilleux, je l'aime pour l'espoir dont elle est imprégnée. Je l'aime parce qu'elle cherche, à travers ses immenses douleurs, à ouvrir une nouvelle aurore, une aurore de justice, de paix et d'amour pour tous les hommes.

Forêt vièrge: roman (A selva) / Ferreira de Castro; traduit du portugais par Blaise Cendrars. - [Paris]: Club de la Femme. - Enc.




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